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DALEWSKI Tomek

Tyrans et tyrannie. Actualité d'un concept hérité en Francie occidentale (IXe-Xe siècle)

Publié le 20 mars 2026 Mis à jour le 20 mars 2026

Thèse en Sciences Sociales, soutenue le 28/11/2025.

? Tyran ? et ? tyrannie ? sont des notions élaborées par les Grecs, reprises par les Romains et dont héritent les auteurs médiévaux ; elles font partie du langage politique de l’Occident. Pour le Moyen ?ge, l’historiographie a reconnue en ? tyrannie ? un synonyme de ? mauvaise royauté ?, voire de pouvoir oppressif, injuste et souvent illégitime, selon une tradition qui court d’Augustin d’Hippone à Isidore de Séville, et qui re?oit sa forme définitive avec Jean de Salisbury (XIIe siècle). Ce n’est pas une histoire linéaire : au cours des IXe et Xe siècles, période marquée par de profondes transformations de la société post-romaine sous les Carolingiens puis lors de la ? mutation ? du Xe siècle, les notions de ? tyran ? et de ? tyrannie ? sont remployées et réélaborées dans les écrits savants. Le vocabulaire de la ? tyrannie ? sert alors d’instrument rhétorique et idéologique majeur. En premier lieu, la thèse présente un panorama des usages du vocabulaire de la tyrannie au cours du IXe siècle carolingien dans les sources narratives, épistolaires et dans des traités politiques. Elle démontre que la tyrannie n’est pas un simple équivalent de ? mauvaise royauté ?. C’est un moyen narratif permettant de mobiliser les modèles impériaux romains et de les appliquer aux souverains carolingiens. La polysémie inhérente au terme en fait un instrument rhétorique majeur, autorisant aussi bien l’éloge d’une royauté réussie que la critique d’un pouvoir défaillant ou inefficace. La deuxième partie de la thèse analyse les sources hagiographiques (corpus le plus exhaustif possible de Vies, Passions et Miracles), complétées par la lecture des martyrologes historiques et de légendiers. Ces sources mettent en scène diverses figures de tyrans qui lancent des persécutions féroces contre les saints de l’?glise. En évoquant ces tyrans-persécuteurs, les hagiographes du Xe siècle perpétuent un modèle narratif propre à ce genre d’écriture mais adaptent aussi le vocabulaire aux réalités contemporaines : ils intègrent dans le modèle du persécuteur pa?en de nouveaux ennemis de l’?glise, notamment les nobles la?cs qui s’emparent injustement de biens ecclésiastiques et prolongent le combat permanente des hommes de Dieu contre les agents du diable. Ces deux éléments cruciaux du vocabulaire médiéval de la tyrannie, d’un c?té son enracinement dans l’héritage lexical antique, de l’autre sa flexibilité et son adaptabilité, sont mis en lumière dans la troisième partie de la thèse, consacrée à l’écriture de l’histoire du Xe siècle dans le genre des gesta abbatum et des gesta episcoporum, ainsi que dans deux chroniques de la fin du Xe siècle, celles de Richer de Saint-Remi et d’Aimoin de Fleury. L’analyse des gesta permet de retracer l’évolution du vocabulaire de la ? tyrannie ? au sein d’un genre doté d’une généalogie bien définie, depuis le Liber Pontificalis romain jusqu’aux Gestes des évêques de Cambrai de la première moitié du XIe siècle. De même, les récits de deux moines issus des principaux centres intellectuels de la Francie occidentale à la fin du Xe siècle, Fleury et Reims, révèlent leurs approches et les modifications qu’ils apportent à la notion de ? tyrannie ?, telle qu’ils l’avaient rencontrée dans leur formation classique, fondée sur les écrits de Cicéron et de Quintilien.

Mots-clés : Tyrannie ; IXe siècle ; Xe siècle ; Carolingiens ; Francie occidentale

“Tyrant” and “tyranny” are concepts developed by the ancient Greeks, taken up by the Romans, and then inherited by medieval authors. They form part of the political language of the West. For the Middle Ages, historiography has regarded “tyranny” as synonymous with “bad kingship”: oppressive, unjust, and often illegitimate rule, according to a tradition running from Augustine of Hippo to Isidore of Seville, and given its definitive form in the writings of John of Salisbury (12th century). However, the history of “tyranny” is not linear: during the 9th and 10th centuries, a period marked by profound transformations of post-Roman society, first under the Carolingians, and then once again during the “mutation” of the 10th century, the notions of “tyrant” and “tyranny” were used and reworked by the scholars. The vocabulary of “tyranny” thus served as a major rhetorical and ideological instrument for the early medieval authors. In the first place, the thesis presents an overview of the deployment of the vocabulary of tyranny during the 9th century, considering narrative and epistolary sources as well as political treatises. It demonstrates that, for Carolingian authors, tyranny is not simply synonymous with “bad kingship”, but rather constitutes a narrative device that makes it possible to draw upon Roman imperial models and apply them to Frankish rulers. The inherent polysemy of “tyranny” makes it a major rhetorical instrument, allowing for both the praise of a successful kingship as well as a condemnation of deficient or ineffective rule. The second part of the thesis presents an analysis of hagiographic sources (the corpus of Lives, Passions and Miracles), complemented by a reading of historical martyrologies and the medieval collections of Lives and Passions. These sources present various representations of tyrants who unleashed persecutions against the saints. In evoking those tyrant-persecutors, the hagiographers of the 10th century not only perpetuated a narrative model specific to the hagiographic genre but also adapted an inherited vocabulary to their contemporary realities. By incorporating new enemies of the Church, most notably lay nobles who unlawfully seize ecclesiastical property, into the image of pagan persecutors, the hagiographers were allowed to perpetuate centuries-old struggle between the servants of Christ and the agents of the Devil. These two crucial elements of the early medieval notion of tyranny, with its classical heritage, on the one hand, and its flexibility and adaptability on the other, are brought to light in the third part of the thesis. This section examines the genre of the gesta abbatum and gesta episcoporum, as well as two chronicles from the late 10th century, those of Richer of Saint-Remi and Aimoin of Fleury. The analysis of the gesta traces the evolution of the vocabulary of “tyranny” within the genre with a well-defined genealogy, from the Roman Liber Pontificalis to the Deeds of bishops of Cambrai in the first half of the 11th century. Likewise, the writings of the two monks from the principal intellectual centres of West Francia at the end of the 10th century, Fleury and Reims, reveal their approaches to the notion of “tyranny” as they had acquired them through their classical education, grounded in writings of Cicero and Quintilian.

Keywords: Tyranny ; 9th century ; 10th century ; Carolingians ; West Francia


Membres du jury

  Mme ISAIA Marie-Céline, Professeure des universités Université Jean Moulin Lyon 3, Direction de thèse
  M. PYSIAK Jerzy, prof. UW doktor habilitowany Université de Varsovie, Rapporteur 
  M. J?GOU Laurent, Professeur des universités Université Paris Nanterre, Rapporteur 
  Mme JOYE Sylvie, Professeure des universités Paris 1, Examinatrice
  M. ROBERTS Edward, Senior Lecturer in Early Medieval History University of Kent, Examinateur

Présidence du jury : Mme JOYE Sylvie